L’intelligence artificielle s’apprête à bouleverser l’industrie du jeu vidéo, mais selon Masahiro Sakurai, le résultat sera paradoxal : dans un marché saturé de productions générées ou imitées par IA, les créateurs véritablement originaux deviendront encore plus précieux. Le célèbre concepteur de Kirby et Super Smash Bros. a partagé cette vision lors d’une récente interview accordée à Denfaminico Gamer, où il a été interrogé sur la croissance exponentielle du nombre de jeux publiés chaque année sur Steam.
En 2010, année où Sakurai a lancé son Game Designers Award, quelques centaines de titres sortaient annuellement sur la plateforme. Aujourd’hui, ce chiffre avoisine les 19 000 sorties par an. Pour le game designer japonais, ce n’est que le début. « Je pense que ce chiffre va encore augmenter à l’avenir », a-t-il expliqué. « J’en suis certain, car c’est l’intelligence artificielle qui va conduire cette augmentation. Cependant, je crois que la plupart de ces titres ne seront pas commercialement viables. »
L’IA peut copier Shadow of the Colossus, mais pas l’inventer
Selon Sakurai, l’accessibilité croissante des outils basés sur l’IA rendra de plus en plus facile la création de produits construits sur des idées déjà vues, favorisant la prolifération d’imitations et de variantes de formules à succès. Pour illustrer son propos, il a cité le cas de Librarian: Tidy Up the Arcane Library, un jeu de puzzle centré sur le rangement de livres dans une bibliothèque magique. Une idée simple mais efficace, au point qu’en peu de temps sont apparus des dizaines de clones aux mécaniques similaires.
« Soudain, de nombreux jeux basés sur la même idée sont apparus », a-t-il observé, mentionnant des exemples qui déplacent simplement le concept dans des contextes différents, comme des supermarchés à ranger ou des objets à remettre à leur place. « Ces types d’imitations devraient être incroyablement faciles à produire pour une intelligence artificielle. »
Pour Sakurai, la véritable limite de l’IA concerne l’innovation. Même si elle pourrait un jour étudier et reproduire le style d’auteurs reconnus comme Fumito Ueda, elle ne pourra pas imaginer la prochaine direction créative choisie par ces mêmes développeurs. « Supposons que l’intelligence artificielle devienne capable de créer n’importe quel type de jeu vidéo », a-t-il expliqué. « Elle pourrait être capable d’étudier l’atmosphère des œuvres de Fumito Ueda et de réaliser quelque chose de similaire à Ico ou Shadow of the Colossus. C’est un scénario que nous pourrions voir se concrétiser à l’avenir. »
« Cependant, l’IA ne serait pas capable de créer le type de jeu qu’Ueda lui-même a l’intention de réaliser à l’avenir. Lui seul peut décider de la direction artistique de sa prochaine œuvre. Je crois que c’est précisément ce qui constitue cette “originalité” que seuls les humains peuvent posséder. »
L’originalité humaine, valeur montante
Le créateur japonais a approfondi sa réflexion : « En substance, l’IA puise dans “ce qui a été créé jusqu’à présent”, mais elle ne peut pas puiser dans “quelque chose qui n’a jamais existé auparavant”. Et je pense qu’un raisonnement similaire peut être appliqué à de nombreuses formes d’expression créative, pas seulement à celles produites avec l’aide de l’intelligence artificielle. »
Il en tire une conclusion forte pour l’avenir du métier : « Je n’irais pas nécessairement jusqu’à qualifier ces personnes de “pionniers”, mais ceux qui s’aventurent en territoires inexplorés, des personnes qui comprennent et sont capables de créer quelque chose avec un style unique et personnel, deviendront de plus en plus importants. Je crois que cela est particulièrement vrai à une époque caractérisée par une si grande quantité de contenus produits en série et de faible qualité. »
Cette prise de position de Masahiro Sakurai intervient alors que l’industrie du jeu vidéo est en pleine mutation, avec l’adoption croissante de l’IA générative pour la création de contenus, la programmation ou le prototypage. Si certains y voient un moyen de réduire les coûts et d’accélérer le développement, d’autres s’inquiètent d’une standardisation créative. L’analyse de Sakurai, forte de son expérience de plus de trois décennies chez HAL Laboratory, Sora Ltd. et Nintendo, apporte un éclairage nuancé : l’IA amplifiera la masse, mais la valeur se concentrera sur l’originalité humaine.
Pour les joueurs, cela pourrait signifier un déluge de titres similaires, mais aussi une reconnaissance accrue des expériences véritablement novatrices. Les créateurs capables de proposer des idées inédites, comme l’a fait Fumito Ueda avec ses jeux atmosphériques, seront d’autant plus remarqués et récompensés. L’avenir du jeu vidéo, selon Sakurai, appartiendra à ceux qui osent explorer l’inconnu.
