Le « Crash 2.0 » : l’industrie du jeu vidéo face à sa pire crise depuis les années 80

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L’industrie du jeu vidéo serait en train de vivre sa plus grave crise depuis le krach de 1983. C’est ce que révèle le dernier numéro du magazine britannique Edge, dans lequel le journaliste Alex Spencer a recueilli les témoignages de neuf professionnels du secteur. Un constat alarmant, que certains n’hésitent plus à qualifier de « Crash 2.0 ».

Une double pression sur l’industrie

Tim Sweeney, PDG d’Epic Games, identifie deux problèmes majeurs. D’une part, des « dysfonctionnements internes » liés à l’explosion des coûts de développement des jeux AAA. D’autre part, des défis externes, au premier rang desquels la pénurie de composants matériels, elle-même aggravée par le boom de l’intelligence artificielle.

« C’est une interruption grave et inattendue », a déclaré Sweeney à propos de la crise des semi-conducteurs. « Il y a une vague d’investissements sans précédent dans la construction de systèmes d’IA et de centres de données, basée sur la conviction qu’ils joueront un rôle véritablement transformateur dans l’économie. L’ampleur de l’opportunité économique dans ce secteur fait qu’ils peuvent surenchérir sur l’ensemble de l’industrie du divertissement pour tous les composants. »

Cette dynamique entraîne une multiplication par quatre des prix de la RAM et des systèmes de stockage. Sweeney estime que la pénurie de matériel lié au jeu vidéo durera encore trois ans, et que la seule solution à long terme sera la construction de « nouvelles usines gigantesques pour répondre à la demande mondiale ».

Des budgets de développement insoutenables

Sur le plan interne, la viabilité économique des productions AAA est de plus en plus remise en question. Raph Koster, PDG de Playable Worlds, étudie le phénomène depuis 2005. Selon ses données, les coûts de développement sont multipliés par dix environ chaque décennie : un jeu console ou PC coûtait environ 1 million de dollars au milieu des années 90, puis 10 millions en 2005 et 100 millions en 2015 (en tenant compte de l’inflation). Aujourd’hui, Sweeney souligne que les budgets se situent entre 250 et 400 millions de dollars.

Shawn Layden, ancien dirigeant de PlayStation, plaide pour une nécessaire recalibration des ambitions. « Je veux dire : “il ne rapportera que 50 millions de dollars” ? Eh bien, d’accord. Trouvons un modèle où gagner 50 millions de dollars est une bonne chose, pas une mauvaise », a-t-il commenté. Il critique aussi la tendance à créer des jeux inutilement vastes : « Avez-vous besoin de modéliser un monde entier qui prend 45 minutes à traverser à pied ? Si ce n’est pas justifié… c’est juste un artifice. Vous avez dépensé beaucoup de temps, donc d’argent, pour quelque chose qui n’a aucun sens. »

L’IA, fausse solution ?

Pour sortir de cette impasse, Raph Koster évoque la possibilité d’une remise à plat complète, peut-être portée par l’arrivée d’une nouvelle plateforme. Mais il écarte l’idée que l’IA puisse réduire les coûts de développement, la qualifiant simplement d’« ordinateur de plus en plus gros et coûteux ».

Un avis partagé par Amir Satvat, ancien directeur du développement commercial chez Tencent, qui a analysé l’impact de l’IA sur la taille des équipes. Beaucoup de studios tentent de réduire leurs effectifs en s’appuyant sur des outils comme Claude, passant par exemple de 50 à 20 personnes, ou de 400 à 100. Mais les résultats sont mitigés, au-delà du discours marketing des vendeurs de ces systèmes.

« J’ai vu des entreprises réduire leur personnel parce qu’elles pensaient pouvoir le faire grâce à l’IA, et maintenant elles se rendent compte qu’elles ont licencié trop de monde et réembauchent », a révélé Satvat. Les coupes se concentrent surtout dans certaines zones géographiques, redessinant la carte mondiale du développement. « Je pense que cette situation est aussi grave que le crash de 83 si vous êtes un développeur vivant en Amérique du Nord ou en Europe de l’Ouest, dans un studio AAA traditionnel. C’est là que le phénomène a atteint son pic le plus destructeur. »

Face à ces défis, l’industrie du jeu vidéo se trouve à un tournant. La quête de solutions durables, qu’il s’agisse de nouveaux modèles économiques, de plateformes innovantes ou d’une utilisation raisonnée des technologies, sera déterminante pour éviter un effondrement comparable à celui des années 80.

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