Alors que l’industrie occidentale du jeu vidéo traverse une crise sans précédent, avec des dizaines de milliers de licenciements depuis 2022, le Japon semble relativement épargné. Amir Satvat, qui gère le ASGC Games Industry Layoffs Tracker depuis 2022, a expliqué dans une interview au magazine Edge les raisons de cette différence notable.
Des équipes plus petites et des salaires de dirigeants modérés
Selon Satvat, les studios japonais ont adopté une approche différente de celle de leurs homologues occidentaux. « Le Japon est un tout autre monde », affirme-t-il, tout en reconnaissant que la région n’est pas « une utopie ». Il souligne que les équipes japonaises sont généralement « beaucoup plus petites et plus légères ». Elles n’ont pas succombé à la tendance des jeux-service ni aux méga-productions nécessitant des équipes de 500 personnes.
Un autre facteur clé est la rémunération des dirigeants. « Ils gagnent toujours très bien leur vie, mais c’est deux ou trois millions de dollars, pas 30 millions », précise Satvat. À titre de comparaison, le patron d’Electronic Arts, Andrew Wilson, a reçu 38,6 millions de dollars l’année dernière, tandis que Strauss Zelnick de Take-Two a gagné 42,1 millions de dollars en 2022. Ces deux entreprises ont pourtant procédé à des licenciements cette année.
Une stratégie de protection des employés locaux
Satvat note également que lorsqu’un studio japonais doit réduire ses effectifs, il a tendance à se concentrer sur les contractuels basés à l’étranger plutôt que sur les travailleurs locaux, afin de « protéger le personnel de base au Japon ». Cette approche contraste avec les pratiques occidentales où les licenciements touchent souvent directement les employés permanents.
Des entreprises comme Konami ou Capcom affichent des taux de rétention du personnel supérieurs à 97 %, selon Satvat. « Tout le monde cite Nintendo, mais vous pouvez regarder Konami ou Capcom », dit-il, suggérant que ces sociétés pourraient servir de modèles pour les studios occidentaux.
Une crise concentrée en Amérique du Nord et en Europe
Les données du tracker de Satvat sont éloquentes : sur les 57 628 emplois perdus dans l’industrie entre 2022 et 2026, 96 % l’ont été en Amérique du Nord et en Europe. « Il y a eu une période de 12 à 18 mois où j’estimais que plus de la moitié des licenciements dans le monde avaient lieu en Californie », ajoute-t-il. Pour les développeurs de jeux AAA traditionnels basés dans ces régions, la situation est comparable au krach de 1983.
Tim Sweeney, le patron d’Epic Games, a d’ailleurs qualifié la situation actuelle de « pire crash du jeu vidéo depuis les années 1980 ». Pourtant, les grands studios japonais continuent de prospérer. Capcom enchaîne les succès avec des titres comme Pragmata, Resident Evil Requiem et Onimusha. Nintendo bat régulièrement des records de ventes. Koei Tecmo affirme explicitement croire aux petits titres pour alimenter ses succès continus.
Des leçons à tirer pour l’Occident
Satvat estime qu’il n’existe pas de solution miracle aux problèmes de l’industrie en 2026, mais que la résilience des studios japonais montre qu’une approche basée sur des équipes plus petites, des salaires de dirigeants plus raisonnables et une spécialisation plutôt qu’une course aux tendances serait plus bénéfique que le modèle actuel. Reste à savoir si les éditeurs occidentaux sauront en tirer des leçons.
