Masakazu Sugimori, ancien développeur chez Capcom connu pour les musiques des premiers Ace Attorney et Viewtiful Joe, a livré un témoignage sans détour sur les conditions de travail dans l’industrie japonaise du jeu vidéo. Selon lui, le crunch extrême pratiqué jusqu’au début des années 2000 a contribué à la faible présence des femmes aux postes de direction.
Dans une série de messages publiés sur X, Sugimori décrit un environnement où il était courant de « vivre dans l’entreprise pendant un mois », de « travailler une semaine presque sans dormir » et d’en arriver à se demander : « Une douche ? C’est quoi ? ». Il précise avec ironie que chez Capcom, au moins, des douches étaient disponibles dans les bureaux.
Des rythmes intenables
L’ancien compositeur rappelle que ces pratiques ont perduré jusqu’aux réformes du droit du travail japonais, il y a environ vingt ans. Il évoque même le cas d’un collègue ayant perdu une jambe pour ne pas avoir arrêté de travailler. « C’était un environnement fou », résume-t-il.
Pour Sugimori, ces conditions ont eu un impact direct sur la carrière des femmes. « Capcom a longtemps employé de nombreuses femmes comme autrices, mais peu pouvaient physiquement soutenir de tels rythmes sur la durée », explique-t-il. Résultat : elles ont eu moins d’opportunités d’accéder à des postes clés. Les hommes, selon lui, étaient plus enclins à sacrifier leur vie privée, voire leur apparence, pour se consacrer entièrement au développement.
Il cite l’exemple de Hideki Kamiya, réalisateur de Viewtiful Joe, qui restait au bureau jusqu’à 5h30 du matin pour peaufiner l’équilibrage du jeu. Un dévouement extrême devenu la norme, et qui a favorisé ceux qui pouvaient s’y conformer.
Pas de discrimination, mais un système biaisé
Sugimori tient à nuancer : « Je ne crois pas qu’il s’agissait de discrimination de genre, dans le sens où hommes et femmes étaient traités différemment. Mais dans un environnement de travail brutal, où les jeux étaient créés à un rythme effréné, il était inévitable que les hommes aient plus de chances de s’imposer. »
Il observe néanmoins un changement depuis les années 2010. De petits studios ont commencé à nommer des productrices et des réalisatrices, et Capcom a vu émerger des femmes à des postes de production. « Je pense que d’ici une dizaine d’années, nous verrons plus de femmes parmi les principaux réalisateurs de jeux vidéo », prédit-il.
Ce témoignage intervient alors que l’industrie japonaise fait face à une prise de conscience croissante sur la santé mentale et l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Reste à savoir si les réformes législatives et les nouvelles pratiques suffiront à corriger un déséquilibre structurel hérité de décennies de crunch.
